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[CRITIQUE] Les 8 salopards (2015)
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[CRITIQUE] Les 8 salopards (2015)

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Réalisé par : Quentin Tarantino


Avec :
 Samuel L Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Walton Goggins …


Sortie :
 6 janvier 2016


Durée: 
2h48min


Budget:
44 000 000 $


Distributeur :
 SND


3D:
Oui – Non

 

Synopsis :

Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons. L’un de ces huit salopards n’est pas celui qu’il prétend être ; il y a fort à parier que tout le monde ne sortira pas vivant de l’auberge de Minnie…

5/5

ATTENTION, CETTE CRITIQUE COMPORTE DES SPOILERS.

Alors que le film n’avait pas commencé sous les meilleurs auspices, Quentin Tarantino, en pleine crise d’adolescence, fait plier le monde de l’exploitation sous son format Ultra Panavision 70mm. En réhabilitant une tradition cinématographique vielle de plus de quarante ans, il remet à neuf la cinéphilie, et offre un spectacle qui nous contraint à lui pardonner son manque d’humilité, lui qui, une fois de plus, réécrit l’histoire à sa sauce. Ce film marque aussi la renaissance de la musique de western, celle qui reste dans l’histoire du cinéma – que l’on retrouvera sur toutes les compiles cd des dizaines d’années après. Et c’est une fois de plus Ennio Moriconne à la baguette qui signe, en ouverture, ce qui restera parmi ses pièces maîtresses.

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En quoi crois tu, Quentin Tarantino ? En ouvrant son majestueux générique sur un Jésus atrophié et angoissant, on connait le programme du film : en quoi peut on croire aujourd’hui dans une Amérique où les deux plus gros films de fin d’année, qui ont pour héros un noir et une femme, cohabitent avec Donald Trump ? –Star Wars et ce Tarantino, Les 8 Salopards-  Dans The Hateful Eight ou Les 8 Salopards en français, chacun maîtrise l’art du mensonge plus que jamais, et c’est peut être en cette dévotion pour le pastiche que demeure la seule vraie croyance du film. Les 8 Salopards, parfaite hybridation de Reservoir Dogs et Django Unchained, se fait le regard rétrospectif de ce que fut le génie de ses films. Tim Roth retrouve un vieil ami, la figure de Mr Orange, qui doit maîtriser une histoire à la perfection pour s’intégrer dans cet espace restreint. Pourtant, c’est la seule déception du film. Alors qu’il y a vingt-cinq ans il était une révélation, qui brillait dans son rôle, nous avons la triste impression qu’il tente de copier une autre révélation du réalisateur, Christoph Waltz. Mêmes manies, même jeu, quitte à voir cette performance, on préférerait l’original. Entre ces huit détraqués, c’est l’ascenseur émotionnel. On renoue avec une déconstruction de la structure narrative. Chacun des personnages est une pièce du grand puzzle tarantinesque, et c’est ce qui lui permet d’encore nous surprendre malgré une « recette » qu’il utilise à chaque nouvelle oeuvre et qui pourrait être redondante. On ne sait pas quelle forme aura ce puzzle final et c’est toute la puissance du geste.

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Un film laconique ? Quelle idée. Le dialogue est ce par quoi passe la plupart des choses chez Tarantino. Le choix de ses interprètes est donc crucial. Car c’est notre foi que nous laissons au magicien QT, qui fait réapparaître les oubliés d’Hollywood (ou presque, Channing Tatum, que fais tu là ?) et nous fait découvrir des performances d’acteurs truculentes et déliées des archétypes. Loin d’une Jessica Chastain, Jennifer Jason Leigh a son charme, et on la trouve tout aussi exquise sans ses dents. Sanglante et cinglante, elle sait s’imposer dans ce huit clos masculin et faire entendre sa voix, nasillarde et insupportable. C’est ici peut être le plus Fordien des films de Tarantino. A la croisée de La poursuite infernale, La chevauchée fantastique et de Je n’ai pas tué Lincoln.., il signe ici la plus américaine de ses œuvres. Samuel L Jackson reste le mystère du film. Tarantino fait de ce personnage l’incarnation de toute sa réflexion, rien d’étonnant à ce qu’elle  trouve à s’incarner encore dans la figure monolithique, plus qu’iconique, qu’est cet acteur dans son cinéma. Reste à savoir si il s’agit d’une critique dans sa forme la plus malsaine de la religion chrétienne – Samuel L Jackson s’offrant une gâterie  d’un autre personnage ressemblant étrangement au Jésus de l’ouverture – qui, dans ce cas, répondrait à l’interrogation posée dès le début du film. Sinon, son personnage serait le reflet de celui de Jennifer Jason Leigh, qui, elle, est le diable incarné, en gardant à l’esprit  que dans l’Ancien Testament, le mot « satan » désigne une personne qui se pose en adversaire de quelqu’un d’autre. Difficile de savoir avec précision si il est justifié de poser cette grille de lecture biblique, mais il serait fâcheux de l’ignorer. 

THE HATEFUL EIGHT

Ici, Quentin Tarantino quitte plus ou moins l’exploration du « revenge movie » , mais continue de tenir avec aplomb un film polyphonique, celle de l’injustice historique, portée à bout de bras par le cynisme. Son histoire converge subtilement vers cette fin jouissive, libre de toute contrainte, où il s’autorise même l’audace de dessiner un tableau fantasmatique d’un officier noir pris d’amour tendre pour Walton Goggins. Si les champs de coton teintés de sang restent l’image métonymique de Django Unchained, là on se souviendra de ce plan de Samuel L Jackson allongé sur le lit avec Walton Goggins. C’est une fin théâtrale, qui clôt tout ce qu’il s’est attelé à démontrer pendant trois heures. Alors que l’autre plus gros film de cette fin d’année répond à une certaine idée de la modernité en mettant en avant une femme ainsi qu’un personnage noir, Tarantino nous raconte ici une toute autre actualité. Dans Les 8 Salopards, chacun se fait maître dans l’art du mensonge, mais c’est la plus grande des impostures qui nous est révélée, dans une optique purement subjective certes, mais qui permet une projection différente sur le présent. Son film résonne comme un aveu impuissant de la population à surmonter les clivages raciaux, où finalement l’égalité n’est qu’un mensonge de plus. Bruce Dern, qui s’était déjà entiché du rôle du vieil esclavagiste dans Django (Curtis Carrucan), affronte ici avec brio Samuel L. Jackson. Il est l’un des personnages où se loge le plus le sarcasme du cinéaste, mais c‘est aussi la figure d’un héritage cinématographique auquel Tarantino rend hommage durant tout son film.

Tarantino remet au goût du jour le grand classique américain, un western plus sanglant que jamais.

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Marion Dupont Stagiaire au Champs Elysées Film Festival | Xavier Dolan et Quentin Tarantino comme maîtres à penser.