Claudia Llosa, réalisatrice péruvienne, sort en France mercredi prochain son nouveau film, L’Attrape-rêve. Rencontre avec une femme de caractère. 

J’ai trouvé votre film très sensible et touchant. Ça passe par des plans très rapprochés de vos personnages. Peut-on dire que c’est votre « marque de fabrique » ? 

Non, je ne pense pas. C’est drôle parce que chaque film nécessite une manière particulière de filmer les personnages. Dans mon premier film, il s’agissait davantage de filmer des parties du corps, des fractures. Les personnages devaient trouver les preuves du meurtre, on filmait des pièces d’un puzzle. Mais ils ne voulaient pas bouger, tout était statique, vous voyez ? Et dans L’Attrape-rêve, Nana et tous les autres personnages sont à l’opposé. Ils ont besoin d’expulser, ils veulent respirer. Comme lorsqu’un enfant apprend à nager, il est là comme un chien, c’est notre côté animal qui ressort. Tu patauges comme ça à la surface et tu ne peux pas arrêter parce que sinon tu coules. Si tu ne bouges pas, tu es juste… mort ! Et cette idée que tu ne peux pas t’asseoir et te relaxer parce que tu as besoin de prouver que tu existes, c’est ce que nous voulions capter dans le film. Et c’est pour ça que Nicolas Bolduc (chef opérateur) était tant dans le mouvement. Il devait trouver le moyen de comprendre, et donner à comprendre, la scène. On aurait dit qu’il se battait ou qu’il dansait avec les acteurs, tellement ils étaient proches physiquement. J’aurais pu montrer des paysages magnifiques, ça aurait marché, mais ce n’est pas ce que je voulais. J’ai préféré rester proche de mes personnages et essayer de les comprendre. Il y a tellement de choses qui se passaient sous leur enveloppe charnelle. Et il fallait que je garde cette pression sur eux. Car ils peuvent sembler normaux d’extérieur mais avoir toute cette pression en eux, une pression qui vous dévore de l’intérieur et qui ne demande qu’à sortir. J’avais besoin que cela soit traduit dans le film. A des moments lors du tournage, j’ai voulu me reculer, pour avoir une vue d’ensemble et puis je me suis dit non non, plus proche, j’avais besoin de cette pression et de ce sentiment claustrophobe.


Pouvez-vous nous parler un peu du personnage de l’architecte, qui reste très mystérieux pour le spectateur ?

Personnellement, j’adore ce personnage. Tout au long du film, il est très calme, c’est le ciment, il rassemble toutes les pièces, même si on ne le voit pas tant que ça. Mais il est là tout le temps, avec sa voix, presque comme si il était ivre, mais pas trop. On dirait qu’il vit dans un entre-deux, un espace proche de la mort mais qui le maintient à un fil sur terre. Il comprend d’une façon très ironique son rôle, il est plein d’autodérision, et peut être autant distant de lui-même et de sa douleur, qu’en harmonie avec son intérieur. Donc il semble invisible mais il est là pour se confronter avec les autres.


A un moment donné, il lui fait ouvertement des avances, pourquoi être partie là-dessus ? 

Je pense que c’est pour prouver qu’il est une contradiction, qu’il peut être dur. Il ne cherche pas non plus à se cacher, c’est un homme et il assume. Du genre «  je n’essaye pas d’entrer dans ton cerveau, je ne suis pas en train de te mentir, au contraire tu es là et je sais ce que je veux. Si tu veux rester, reste, mais je vais pas te mentir sur pourquoi. » Mais c’est aussi une stratégie à la fin. Ça crée un semblant de sentiment d’honnêteté mais qui n’est qu’illusion. Cependant, ça aide à ce qu’elle reste. Bien sûr, il la veut, il y a des gens qui sentent quand vous êtes en souffrance et savent comment vous capter. Après c’est de la bonne ou mauvaise intention, on ne sait jamais. c’est toujours dans un entre-deux. Et j’avais vraiment envie de dire que rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. Parfois on ne peut pas savoir.


On comprend dès le début que le personnage de Jannia est malade. Pourquoi ne pas avoir laissé le suspens pour le spectateur et qu’il ressente la même déception qu’Ivan ?

Au début j’ai voulu laissé un moment comme celui-là, où on ne sait pas si elle souffre d’une douleur émotionnelle ou si elle a vraiment un problème de santé. C’est quelque chose qu’elle cache. Même si elle le dissimule à Ivan, je n’avais pas envie de le cacher au public, je voulais qu’ils sachent ce qu’il se passait pour qu’ils voient son autre facette. Parce que quand lui l’apprend, c’est vraiment proche de la fin et cela n’aurait pas laissé beaucoup de temps au spectateur de la voir telle qu’elle est. Et j’aime que l’émotion du spectateur fluctue durant le film, qu’il aime le personnage puis qu’il le déteste. Je ne suis pas pour la totale identification, j’aime que le personnage soit complexe. Je ne veux pas qu’on s’identifie avec un personnage tout au long du film, j’aime l’idée qu’à certains moments du film on puisse s’y identifier et à d’autres pas du tout. Et cela crée la possibilité d’un dialogue avec soi-même. Il ne faut pas être totalement aliéné. C’est risqué parce que plus que jamais on joue avec cette identification. Je ne voulais pas que vous vous identifier forcément à Ivan, j’ai donné plus de liberté à mon spectateur.


Peut-on parler d’amour entre Jannia et Ivan ? 

Je ne pense pas que ce soit de l’amour, je pense plus qu’il s’agit d’intimité qu’ils partagent. L’intimité est très puissante, vous montrez votre vulnérabilité. Ça peut facilement être confondu avec l’amour, vous voyez, quand vous partagez votre intimité avec quelqu’un et que vous avez le sentiment de lui appartenir et qu’il vous appartient ? C’est quelque chose de très puissant. Mais ce n’est pas nécessairement de l’amour, c’est quelque chose qui arrive beaucoup plus tard ! Bien après le film (rire). Et je m’en fichais de ça, je voulais montrer un moment de partage intime, que vous soyez saisis dans cet instant. C’est tellement dur de créer l’intimité, et de trouver cette intimité à un niveau très élevé.


Dans la vie ou dans le film? 

Non non, dans la vie ! Même si dans le film aussi. Parce que beaucoup de personnages sont tellement impliqués dans leur propre parcours que c’est difficile de les faire sortir de ce chemin et de les faire partager la même bulle affective. Il y a tellement de choses qui se passent sous la surface dans le film. Et cette fille arrive dans sa vie et va tout bouleverser, d’une façon très étrange. Il y a quelque chose chez elle qui l’intrigue et qui lui rappelle sa mère je pense. Pas le caractère, mais cette force de vie et de conviction, cette manière d’aller droit au but sans abandonner, la volonté. Il y a quelque chose de fascinant chez les gens qui savent ce qu’ils veulent. Ils vont directement au but. Il est fasciné par elle mais je ne pense pas qu’il songe à l’amour.


Comme des frères et sœurs en somme ? 

Probablement, mais pas le genre d’intimité créée par la bienveillance. C’est vrai qu’à un moment dans le script, il avait une sœur. Mais j’ai changé car quand j’ai casté les deux petits garçons, ils étaient frères dans la réalité, et je suis tombée amoureuse de cette idée parce que je n’avais pas à créer l’intimité. C’était quelque chose qu’ils avaient déjà naturellement. Donc j’ai un peu changé cette idée de solidarité féminine, pour le bien ou le mal du film, je ne sais pas ce que ça aurait donné si j’avais gardé l’idée de la sœur. C’est comme ça aussi qu’un film se fait parfois, on suit juste la vie. Ces deux frères sont arrivés au casting et je me suis dit : « Oh mon dieu, ils sont géniaux ». Et l’un des deux ressemblait vraiment beaucoup physiquement à Killian.


Au moment où Nana dit adieu à Ivan, on le voit disparaître peu à peu du plan, la laissant seule à l’écran. Je trouve ce plan vraiment travaillé et soigné. Pourquoi avoir voulu le rendre plus violent après lorsque Ivan jette l’oiseau mort sur sa mère ?

Tout le sous-texte du film est sur l’écart entre la vie physique et le spirituel. Il y a toutes les choses qui sont dites, pensées et contrôlées, contrastées par tout ce qui n’est jamais dit et qu’on ne peut pas toucher. Et le film se bat entre ces deux éléments. Il y a des moments où tu ne peux pas exprimer ce que tu ressens, le corps réagit mieux que tes pensées et tes mots. Et là, son corps réagit par rapport à sa mère. Et l’éducation de nos sentiments est un autre enjeu dans le film. Quand on doit enfermer tous ses sentiments et se taire. C’est très difficile de parler de ses émotions lorsqu’on souffre. Et à la fin, le corps prend le dessus et réagit sur ce que tu ne peux pas dire. Et j’ai utilisé cette idée pour construire les personnages.


J’ai du mal à savoir si votre sujet principal est la maternité, le deuil, ou la religion. Peut-être est-ce des notions liées pour vous ? 

Je ne pense pas que la religion soit un sujet du film. Il y a l’idée de la foi, et de la relation que l’on entretient avec cela. La maternité bien sûr. Et l’idée du pardon, d’être pardonné ou de pardonner, mais il n’y a pas un sujet principal. Je n’aime pas l’idée d’avoir un sujet, c’est très difficile pour moi. Je préfère travailler avec l’idée d’un prisme, où on pourrait voir les choses sous différents angles. Ça peut être à propos de la maternité comme ça peut être à propos de la transmission affective, ou de la foi… C’est aussi risqué parce que parfois tu as besoin d’un sujet, pour avancer plus clairement. Mais je garde cette idée de prisme, où tu peux changer de facette, et voir les choses de différentes couleurs.

Retrouvez notre critique de L’Attrape-rêves ici.

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