Anecdotes
Le blockbuster tourné avec une caméra à 4 000 €
0 027 septembre 2026
The Creator, superproduction de science-fiction à 80 millions de dollars, a été majoritairement tourné avec une Sony FX3, un appareil hybride grand public vendu autour de 4 000 euros, que n’importe qui peut acheter dans une grande surface d’électronique. Pour un résultat que beaucoup ont comparé à celui de films budgétés entre 150 et 200 millions.
Pourquoi une caméra de vidéaste amateur
La logique n’était pas seulement budgétaire. Greig Fraser, qui a défini le dispositif visuel du film avant de céder le plateau à Oren Soffer, résumait le cahier des charges ainsi : il fallait une caméra qui donne à Gareth Edwards un kit assez petit pour se déplacer librement, économique, et suffisamment compacte pour qu’il puisse pratiquement dormir avec.
Gareth Edwards assumait de son côté une motivation plus prosaïque. Il se décrivait comme un peu douillet, et cherchait donc une caméra très légère. Il en a tiré un souhait pour la profession : que l’allègement des caméras devienne un standard, parce qu’à son sens aucun cadreur au monde n’aime tenir une grosse brique pendant des heures.
Le point décisif, cependant, n’est pas le poids mais la sensibilité. Gareth Edwards ne cachait pas son enthousiasme sur ce terrain, jugeant proprement stupéfiantes la sensibilité et la qualité d’image obtenues à 12 800 ISO.
Le contraste avec les usages historiques donne la mesure de la révolution. Là où les pellicules d’autrefois travaillaient autour de 100 ou 200 ISO, une caméra moderne à 12 800 ISO permet de filmer au clair de lune avec presque aucun matériel d’éclairage. Ce qui change tout dans l’organisation du tournage.
Gareth Edwards a chiffré le gain : au lieu d’attendre dix à vingt minutes qu’un réglage lumière soit fait, il fallait trois secondes. Les comédiens pouvaient donc se déplacer librement, sans marques au sol ni contraintes de placement, et le réalisateur enchaîner des prises continues de trente minutes. De quoi capter un jeu plus organique, moins verrouillé, exactement ce qu’il cherchait pour ancrer sa science-fiction dans le réel.
Le reste du dispositif est à l’avenant, et tout aussi radical. Le film est cadré en 2,76:1 anamorphique, un format d’écran très large, et la quasi-totalité des plans a été tournée avec un seul objectif, un Kowa Cine Prominar 75 mm anamorphique à T2.8, retenu pour son rendu vintage et pour un poids compatible avec le tournage à l’épaule. Un prototype d’Atlas Mercury 42 mm complétait l’ensemble pour les espaces exigus, et quelques optiques sphériques soviétiques d’époque ont servi sur des plans isolés.
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il ne s’agissait pas d’une seule caméra tenue à la main. L’équipe a monté plusieurs configurations en parallèle, l’une sur stabilisateur à l’épaule, l’une sur chariot transférable sur grue à ciseaux, et une dédiée aux prises de vues par drone. Gareth Edwards cadrait lui-même la caméra principale, tandis qu’Oren Soffer contrôlait l’image depuis une station de retour légère et mobile, installée au plus près du plateau.
Ce que cette légèreté a permis
Le vrai bénéfice apparaît dans l’ampleur du tournage. L’équipe a filmé dans plus de quatre-vingts décors, ce qui serait tout simplement inenvisageable avec un convoi de camions d’éclairage et un matériel de prise de vues conventionnel.
Et le dispositif a permis d’inverser la logique habituelle du blockbuster. Plutôt que de laisser la prévisualisation dicter les plans, l’équipe est allée filmer de vrais lieux, puis a déterminé après coup lesquels nécessitaient des effets visuels, en fonction de la géographie réelle des décors et des besoins du montage. Gareth Edwards voulait, selon ses termes, découvrir les images et trouver la vérité dans les accidents heureux. Une caméra à 4 000 dollars était probablement le seul outil qui le lui permettait.



